Lors d'une de mes récemment fréquentes pérégrinations dans Toulouse ô Toulouse, où je m'étais interdit toute librairie et avais donc soigneusement gardé à distance, et avec succés, ET Ombres Blanches, ET la Fnac, ET même, même Terra Nova, paf , voilà-t-y pas que je me retrouve pile face à l'entrée de chez Gibert! Coïncidence inouïe. J'étais avec ma Pétronille d'amour, toute fraîche étudiante et citadine,  il a EVIDEMMENT fallu qu'on visite. Pardi. 

Bon, précisons que j'ai une excuse de taille: les entrées chez Gibert sont tellement nombreuses qu'on ne les compte plus. Ensuite, j'ai été trèèèèès raisonnable. J'ai trouvé un merveilleux livre à ....3 euros. Meilleur rapport qualité prix en neuf, il faut chercher . Lettres aux Etrangers D'homère à Gaël Faye, chez Le Livre de Poche. Textes recueillis et présentés par Vincent Duclert. 139 pages. Avril 2017. Je vous la joue pro version la totale. J'espère que tout le monde appréciera comme il se doit. ah ah.

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Donc, presque 3000 ans d'amplitude temporelle, niveau pensée, j'aime. Ca garantit un certain recul. Quand on parle des étranges étrangers que nous avons tous quelque part une fois été, et contre lesquels nous avons tous quelque part une fois pesté (allez, on se dit tout va...!), moi je vois tous les signaux qui passent au rouge et qui clignotent: attention, sujet brûlant, hot potato, prise de distance exigée.

Normalement, en commençant par Homère et Aristote, niveau recul, ca devait pouvoir le faire.

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Représentation d'Homère, et Aristote ci-contre à droite

Petit air torturé hein, l'ami Aristote sur cette sculpture.

Et ça l'a fait. Pour une fois, j'ai lu l'introduction en premier. Non, parce que tant qu'à violer toutes les lois fondamentales du bon lecteur, autant aller jusqu'au bout: je lis quasiment toujours les dernières lignes du livre sitôt les toutes premières pages avalées, je corne les pages dans tous les sens, je maltraite mes livres en les trimbalant ABSOLUMENT partout , dans les bois, les montagnes, les toilettes, la cuisine, le jardin, la voiture, je suis allergique au kindle/liseuse et autre truc qui sentent pas le papier, ET je lis donc quasi systématiquement l'introduction en dernier. Sacrilège. Celà dit, au moins, je la lis.

L'introduction s'intitulait ici: Des voix qui résonnent au coeur des sociétés. Est-ce que ça m'a interpelée? Sûrement. Un petit arrière goût de titre de chapitre de cours universitaire. "Grand I petit b petit 1, Des voix qui résonnent au coeur des sociétés". Comme un vieux souvenir.

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Bref, bien m'en a pris: ça remet direct les idées en place. Vincent Duclert, historien de son état (entre autres choses) déclare en guise d'intro:

" Il [ l'étranger] révèle qu'aucune société, qu'aucun état ou empire ne peut s'isoler du monde, refermer ses frontières et proscrire toute présence étrangère parce que décrétée menaçante et incompatible avec les natifs. Car l'étranger est notre double, parfois notre sauveur."

 

 

Montaigne_EdilivrePlus loin on retrouve l'incontournable Sieur Montaigne, qui, parlant dans ses Essais des dits barbares du nouveau monde fraîchement (re)découvert, lance:

" C'était un monde enfant...[...] Mais quant à la dévotion, observance des lois, bonté, libéralité, franchise, il nous a bien servi, de n'en avoir pas tant qu'eux: ils se sont perdus par cet avantage, et vendus et trahis eux-mêmes. "

 

 

On y retrouve une lettre de Voltaire, admirateur écrivant à son contemporain Jonathan Swift (Les Voyages de Gulliver) , dans la langue de Shakespeare; une autre de Balzac, pour sa douce et tendre future épouse Eve Hanska; et encore une de l'éternelle amoureuse George Sand, pour son amant médecin italien: 330px-George_Sand

" Nés sous des cieux différents, nous n'avons ni les mêmes pensées, ni le même langage; avons-nous au moins des coeurs semblables?[...]  Je sais aimer et souffrir, et toi, comment aimes-tu? L'ardeur de tes regards, l'étreinte violente de tes bras, l'audace de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta passion ni la partager. Dans mon pays, on ne m'aime pas ainsi...."

 

 

Au détour d'une autre page, la passionaria Flora Tristan, et sa Nécéssité de faire un bon accueil aux femmes étrangères, qui malheureusement n'a pris aucune ride....Et Walt Whitman, et Baudelaire. Louise Michel chez les Kanaks de Nouvelle Calédonie, Hugo et les femmes de Cuba, Clémenceau, nous rappellant dans un discours que Jules Ferry était aussi un fervent adepte de la théorie de la supériorité des races (européennes, of course), ou encore Zola, volant au secours des Juifs en 1896 ( en prédisant de façon tristement prémonitoire que l'histoire jugera les persécuteurs pour leurs crimes et leur aveuglement)

" L'effort des civilisations est justement d'effacer ce besoin sauvage de se jeter sur son semblable, quand il n'est pas tout à fait semblable. "

 

09967b2_26389-1m02wugEt Jaurès, Et Hélène Berr, qui raconte ses indiscibles deux premières journées  à porter l'étoile juive à Paris.

Hannah Arendt, délivrant à mon avis le récit le plus poignant, le plus réfléchi, et de loin le plus clairvoyant de tous, en annonçant en 1943 que "Le bon accord des nations européennes s'est effondré lorsque et précisément parce qu'elles ont permis à leur membre le plus faible d'être exclu et persécuté."

 

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Mais aussi et encore Prévert, des extraits de loi, Camus, une attestation d'accueil de 2016, Daniel Pennac ("Eux, c'est nous"), et le dernier, celui qui m'a tellement bouleversée avec son Petit Pays que je n'ai même pas pu écrire un post : Gaël Faye. 

 

Et notre grand Victor national, pour finir:

"[...] sous l'amas horrible des événements décourageants, je dresse la tête et j'attends. J'ai toujours eu pour religion la contemplation de l'espérance. Posséder par intuition l'avenir, cela suffit au vaincu . Regarder aujourd'hui ce que le monde verra demain, c'est une joie."

Je ne suis pas tout à fait sûre que citer autant un livre soit tout à fait orthodoxe.. J'espère simplement que cela vous aura à tous, tous donné envie d'aller lire et relire tous ces écrivains et penseurs qui, depuis des millénaires, nous ont rappelé que nous sommes tous des étrangers . A mettre dans toutes les mains, sur toutes les tables, dans toutes les pochettes cadeaux en ces temps troublés.