Je ne suis pas une inconditionnelle ni une grande "connaisseuse" de Michel Serres. mais j'adore écouter cet académicien philosophe nous balancer de son faux air candide ses pensées philosophiques optimistes méticuleusement étayées et fouillées. A l'heure où la France a encore et surtout peur, Michel Serres devrait être o-bli-ga-toi-re.

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Bref, me voici tenant entre les mains la suite de Petite Poucette ( que je n'avais pas lu). Encore un jour où je suis allée traîner l'air de rien dans une librairie, avec la mine de celle qui est là par hasard, et qui découvre au détour d'une ombre blanche toulousaine le C'était mieux avant aux éditions du Pommier!. 5€. Effectivement, à ce prix là, je propose que ça devienne obligatoire....

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C'était mieux avant!

10 grands-papas ronchons ne cessent de dire à Petite Poucette ,

chômeuse ou stagiaire qui paiera longtemps pour ces retraités

"C'était mieux avant!"

Or celà tombe bien, avant, justement, j'y étais.

Un peu long pour un titre. Certes. Mais c'est écrit en petit, et ça a le mérite d'annoncer la couleur! Et nous voila embarqués sur une vague de longues listes souvent cocasses

" Avant nous gouvernaient Franco, Hitler, Mussolini, Mao...

Rien que des braves gens

Spécialistes raffinés en camps d'extermination, tortures [...]"

Il nous rappelle aussi qu'après des générations et des générations d'aïeux aillant connu, participé à et empilé guerres après guerres après guerres

"nous vécûmes 70 ans de paix, ce qui n'était point arrivé

en Europe Occidentale du moins, depuis l'Iliade ou la Pax Romana."

 

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C'est bon de l'entendre. Durant une emission de radio sur France Inter, Michel Serres rappelait d'ailleurs qu'entre "l'an 3000 avant JC et 1850, il y a eu 7% d'années de paix." Pour autant, celà amène forcément une autre question: que faire de la paix?

" La paix d'aujourd'hui, est-ce  moins divertissant que les guerres d'antan?"

Il faut croire que, souvent, oui. Pour avoir vécu d'assez près la fin d'un conflit européèn, je me souviens d'un ami, né dans la guerre, me lançant un jour d'un air honteusement lucide: " Mais par quoi est-ce qu'on va remplacer le buzz de la guerre? Maintenant qu'on va vivre une vie ordinaire."

La génération de petite Poucette doit apprendre à rendre l'ordinaire extraordinaire. Dur dur de se dépasser et de trouver de nouveaux héros. Pourtant Michel Serres nous rappelle que si les jeux videos sont un fléau, ils ont le mérite de conscrire la guerre dans un espace virtuel.

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Que si le racisme sévit encore et que les réseaux sociaux ne font rien pour l'arranger, le brassage croissant des races et la plus grande liberté de mouvement et de voyage a pour effet d'augmenter la tolérance envers son prochain.

Et que si "Science sans conscience n'est que ruine de l'âme, il n'empêche que notre expérience de vie augmente...grâce entre autre à la science. Michel Serres rappelle que sa propre tante décéda d'une méningite le mois précédent la découverte de la penicilline, "remède qui eut réduit sa souffrance létale à 8 jours de petites piqûres".

Tout y passe. L'hygiène, qui "avant" était nonexistante; la douleur physique, souvent quotidienne; la nourriture, peu variée voire avariée; les voyages qui duraient des plombes; le manque cruel de confort; les vies passées à attendre; les enfants ( et les mères) que l'on perdait. 

Pourtant ce réquisitoire ne va pas que dans un sens. Bien sûr, l'auteur déplore aujourd'hui les zones commerciales périurbaines où "l'horreur règne[...] uniformément".

" Avec la langue et le règne du fric, nous importâmes le mauvais goût; et notre sens de la beauté en prit un sale coup."

De même pour la raréfaction du mot "ensemble".

"Avant, on vivait "ensemble". C'était parfois lourd, mais nous nous parlions, toute la journée .

Maintenant nous vivons seuls."

Certes, certaines ennumérations sans fin m'ont paru un peu longuettes....Bon, d'accord, j'en ai même allègrement "sauté"!!! Certes, le phrasé et le vocabulaire de Michel Serres est parfois lourd, empesé, académique, et contraste étrangement avec la malice, les idées et la liberté de ce vieux monsieur. Pourtant, quelqu'un qui finit (presque) son livre par

" C'est tellement mieux aujourd'hui."

devrait être élevé au rang de sage de la nation!Le bon vieux temps était surtout vieux....