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Il s'appelait Merlin. Il était bourru, rieur, râleur, sensible, créatif, fantaisiste, et avait un don inné pour les grimaces- qu'il m'a généreusement légué et dont je me sers chaque jour au travail. C'était un clown rieur et triste qui a enchanté mon enfance. Quand j'étais petite, il a un temps habité une minuscule maison , et je me souviens de ce matin de Pâques où je suis allée frapper à sa porte et le réveiller pour aller chercher mes cloches. Aujourd'hui encore, j'arrive à sentir cette atmosphère, celle d'un homme des années 50/60, un univers de bd et de polars, qui sentait le cambouis et le livre de poche, avec un mobilier aux formes épurées et tout en arrondi, et des journaux au mur. Merlin avait une Ami 8 bleue avec laquelle il roulait pied au plancher en toutes circonstances. J'ai failli crever le jour où il est passé à fond sur un passage à niveau juste au moment où les barrières se baissaient. Mais comme il était magicien, c'était pas grave.

 

Merlin était écolo avant l'heure. Il ramassait tout, faisait consciencieusement les poubelles, et transformait n'importe quel morceau de n'importe quoi en quelque chose. Il était toujours extrêmement fier quand il présentait ses oeuvres, même si les 3/4 des gens ne comprenaient pas qu'il avait juste 30 ans d'avance sur le reste du monde.

 

Merlin avait fait la guerre. Celle qui n'avait pas de nom. Celle qui a traumatisé toute une génération, des deux côtés de la Méditerranée. Il n'en parlait jamais, sauf à mon homme préféré de ma vie. Cette guerre l'avait mis à genou, tant et si bien qu'on avait fini par le renvoyer chez lui, cadavérique, cauchemardeux et hagard. Il avait été malade, très malade, d'un mal qu'aucun spécialiste n'avait réussi à nommer. Il avait arrêté de fumer, et commencé à mâcher des chewings gums Hollywood . Ca me fascinait.

 

Il était de la terre. Il la remuait, la travaillait comme personne, en faisait sortir des kg de légumes et de fruits . Il aimait les animaux de la terre, les gros, les forts, les vaches et les chevaux lourds. Il aurait voulu être paysan. Mais à cette époque-là, on avait rarement l'occasion de choisir son métier.

 

 

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Il était magicien, pour oublier que son enfance avait été un calvaire qui avait failli le briser définitivement. Il était de 36, un enfant de Blum et du Front Populaire. Il avait eu faim pendant la guerre, et il avait eu peur. A 14 ans, il était parti habiter dans la ferme du bout de la rue, pour échapper quelques temps aux coups de son père. 

Un jour, ce magicien de ma vie avait rencontré une dame. J'avais 8 ans. A partir de ce moment-là, j'ai eu 2 magiciens sous la main. Je suis montée pour la première fois dans la chenille à la fête foraine, J'ai assisté à leur mariage sous la neige d'avril avec un châle à franges dont j'étais très fière et qui dort encore dans ma valise à trésors. La dame magicienne aimait se maquiller; elle avait des parents qui venaient d'un autre pays, elle parlait même une autre langue  (ultime magie), et elle avait une soeur qui était aussi très magicienne. Elle nous préparait l'apéritif de midi pendant les vacances, - elle a dû pour ça je pense vider tous les stocks de sirop d'anis des boutiques alentour-, qu'on venait boire, ma grande cousine et moi, religieusement, toujours à la même heure, celle de l'angelus.

Elle avait des cousins en très grand nombre - et partout, un miracle- et certains de mon âge. Je me souviens de journées passées à clouer inlassablement des clous sur un mur d'établi en bois - et que Merlin avait ensuite passé des heures à déclouer sans rechigner.

Merlin et Merline avait une Deudeush bleue et une maison que j'adorais. Il ne manquait donc que l'arrivée de ma cousine - ce qui fut fait juste entre l'anniversaire de Merlin et le mien. Pile poil au milieu.

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Merlin, l'enfant martyr, l'enfant sans père, s'est révélé être le meilleur des papas poule: il a changé les couches de sa fille, l'a baignée , coucougnée, dorlotée, adorée, nourrie, à une époque où ça n'était pas vraiment la mode du jour. J'adorais aller voir cette cousine aux joues rouges et rondes , au teint tout blanc sous des cheveux noirs de jais, aux yeux bleus comme la mer. Merlin et Merline avaient enfanté Blanche Neige. mais une Blanche Neige dépoussiérée, à l'humour caustique et incessant, et au caractère bien trempé. Quand je pense à ma cousine, je la vois forcément rire. Je ne savais pas alors qu'on allait toutes les deux suivre des voies très similaires et tomber amoureuses de Shakespeare.

J'ai grandi, mais Merlin était forcément toujours là. Pour m'aider à couper mon bois, pour venir motoculter mon jardin, pour me donner des haricots à planter, et surtout, ....pour manger ensemble. Il a donné à ma fille sa première lapine, une belle lapine noire immédiatement appelée Zoreillettes, qui a fini totalement apprivoisée et en liberté dans mon jardin. Il avait toujours LA pièce qui manquait à mon homme préféré de ma vie; il savait toujours réparer une voiture qui toussait.

C'est le seul homme que je connais qui a appprivoisé un couple de lézards verts....et observé l'arrivée de leur progéniture, pile sous l'étendoir à linge.

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Et me voilà sonnée, assise à une table devant l'océan. La vie a fait que Merlin sera pour moi dorénavant et pour toujours accroché à la plage d'Hendaye, qui vague et qui revague là sous mes yeux. Pour l'une des premières fois de ma vie, je touche du doigt l'essence même de l'Absurde: des gens qui surfent, des gens qui marchent, des vagues qui s'écrasent, les unes après les autres, inlassablement, sous l'oeil immuable des rochers jumeaux. Merlin vient de s'en aller sur la pointe des pieds. Je lui avais choisi comme carte postale une photo sepia de cette plage aux deux rochers  jumeaux , avec une charrette au beau milieu et un pêcheur qui ne doit plus avoir mal aux dents depuis bien longtemps. Une vie, pourquoi, vers où, comment? Et après? Une fois qu'on a dit tout ça, ne reste plus que l'amour et la joie d'avoir été ensemble.

C'était Merlin le magicien, c'était mon parrain.

 


 

His name was Merlin. He was a gruff, cheerful, grumpy, creative type of person; he was a dreamer, with an innate gift for make faces- which he generously passed down to me and which i have been using everyday at work. He was a laughing kind of sad clown, who just enchanted my childhood. When i was a small girl, he used to live in a teeny tiny house : i remember knocking on his door on some Easter morning and waking him up to get my "easter" bells ( our very own easter bunny!). To this day, i can still feel the peculiar atmosphere of the place: that of a 1950's/60's man , full of comics and thrillers, smelling of car grease and paperbacks, furnished in that round and clean-designed 50's fashion, with newspaper stuck on the wall.

Merlin would drive his blue Ami 8 car at full speed in all circumstances. I almost died that day he rushed through a level crossing just at the moment the barriers were closing down. But as he was a magician, it did not really matter in the end.

 

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Merlin started being green before everyone else . He used to collect anything and everything, + scavenge with great care; he was this kind of person who could turn nothing into something. He was ever so proud of showing his creations, even though most people just did not understand that he was 30 years ahead of his age...and the rest of the world.

Merlin had been to the war. A nameless kind of war. One which had traumatised a whole generation on both sides of the Mediterranean sea. He would never talk about it, except with my favourite charming prince. It had literaly brought him down to his knees, and almost killed him: he ended up being sent back home, sick, gaunt and nightmarish. Sick he was indeed, very sick even. He had caught some mysterious disease that no specialist ever managed to name. He had stopped smoking then, and started chewing "Hollywood chewing gums"- which i used to find fascinating. He had survived.

He was a man of the earth. He used to plough it, turn it upside down, rumage through it, work it like no one else , and carress her into yielding kg of vegetables and fruits. He was deeply in love the animals, the big and rough ones, cows, bulls, ploughing horses. He used to dream of becoming a farmer. But that was a time when people rarely had a chance to choose their jobs.

38972225a3e576c6ecb7103f92c8817ef7daaf5e9b942881f691cec449e51731f9a0c8db He had turned into a magician, probably to forget how dreadful his childhood had been and how it had almost wrecked him. He was a child of 1936, - a child of Blum and the front Populaire. He had been hungry and terrified during the war. He had left home at 13 to live and work just down the road, in the hope of escaping his father's deadly blows .


 

Then one day, this magician met a lady. I was 8. From then on, I had two magicians in my life. They brought me to the fun fair for my first ride on the merry go round called the "Chenille" in French ( the caterpillar). I attended their wedding as a bridesmaid, in the April's snow , with a fringed shawl i still keep in my treasure box. The magician lady used to love make up; her parents were from abroad, she could even speak a foreign language ( the ultimate magic), and her sister was also a magician. She used to prepare "aperitif" for my elder cousine and I before lunch during the holiday- i am sure she must have gone through all the neighbouring shops' stock of aniseed cordial  for this- . We used to turn up religiously just before the angelus.

She had a whole tribe of cousins - coming from everywhere in France and the world, a miracle for me back then-. I remember whole days spent with some of them endlessly nailing nails on the workshop's wooden wall- nails which Merlin would then spend hours removing, without ever complaining.

Merlin and Merline had a blue 2CV and a home i used to love dearly. All they needed then was a child: my cousine landed on earth just between Merlin's birthday and mine, in autumn.

 

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Merlin, the martyred and battered child, the "fatherless" child, turned out to be the most loving, doting father ever. He used to change his daughter's nappies, give her her bath, cuddle her, dote on her love her, feed her , at a time when it was not exactly fashionable among local men ( or women). I loved to visit this round-faced and red-cheeked cousin of mine. She had jet black hair, pale skin and sea-blue eyes. Merlin and Merline had given birth to Snow White- a new one, I mean, with caustic humour and strong character. When i think about her, i always picture her laughing away. I did not know back then that we would end up followong the same path and both fall in love with Shakespeare.

 

I grew up. Merlin was of course always around. To help me cut wood, or plough my garden, give me some bean seeds, and, above all....to share food and meals. He gave my daughter her first pet rabbit- a handsome jet black rabbit, immediately names Zoreillettes ( something like " Z-ears") , and which ended up wandering freely in our courtyard and garden. He always had the missing part you were looking for to mend something. He could repair a "coughing" car. He was the only person i knew who managed to tame a couple of green lizzard- and to welcome their new "baby", just beneath the cloth line in his garden. .

 

 

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And here I am , numb and  stunned, sitting at a table in front of the ocean. Life has decided that to me, Merlin would now forever be stuck to this beach in Hendaye, which keeps waving and waving again under my eyes. For one of the first times in my life, I truly lay a finger on the very essence of the Absurd: people surfing, people walking, waves crashing on the beach, one after the other, tirelessly, under the twin rocks ' unmovable gaze. Merlin has just left this earth on tiptoes. I had picked for him this postcard , a sepia photograph of this twin rocks beach, featuring a cart right in the middle, drawn by two rather scrawny oxen, and a fisherman who must have pushed up daisies quite a while ago now.

One life, what for? whence? How? And now? Once all has been said, there only remains the joy and love we have shared.

He was called Merlin, he was a magician, and he was my godfather.